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  • aliciamazouz

À la croisée des représentations : l'art abstrait et le droit au service de la sensibilisation


Ateliers organisés sur le campus de la faculté de droit d'Issy les Moulineaux en mars 2023

Curieuses et fascinantes images que ces étudiants et étudiantes en droit les mains dans la peinture. Je ne pensais pas un jour avoir la joie de pouvoir mélanger à ce point les couleurs du droit et de l'art. Le rendu est pourtant plus réaliste qu'impressionniste et si d'aucuns ne sont pas sensibles aux charmes subtils de l'art abstrait, force est de constater qu'il a ici permis aux juristes apprentis de réinventer le réel le temps d'une séance de deux heures.


Je voudrais partager avec vous cette expérience particulière en vous expliquant la naissance de ce projet, le déroulé de la séance puis en dressant un rapide bilan.


Une rencontre inspirante : Dilara Dadbin


Août 2022, Genève, au bord du lac. Des esprits inspirés et inspirant m'entourent. La bienveillance bienfaitrice de l'OUdropo est à l'oeuvre. Deux jours pour décloisonner les mondes, penser le droit sous toutes ces formes, les langages, les écritures, les personnalités, tout se mélange un peu au gré du lac paisible qui dort au soleil. Une femme se présente comme une artiste juriste. Premier étonnement, les oreilles s'ouvrent. Elle a apporté dans ses bagages des illustrations. Elle nous propose une représentation abstraite du syllogisme juridique.


C'est le choc, positif, libérateur, une vision. Voilà un travail fort. L'art abstrait ne me touche pas toujours mais là je suis convaincue dès les premières explications, les premiers mots. Je respire. Pour une fois le droit ne sera pas représenté par une balance ou un marteau. On peut rêver d'autres images.


Quelques semaines plus tard, je recontacte Dilara Dadbin. Nous réfléchissons à de nouvelles perspectives et décidons de travailler avec Mariève Lacroix sur un projet d'exposition juridique. Premier pas vers la croisée des chemins entre l'art et le droit par le prisme de la recherche. Affaire à suivre à Ottawa le 11 octobre 2023 avec la première exposition juridique illustrant des analyses doctrinales !


Puis, je décide d'introduire l'art, non pas seulement dans le processus de la recherche mais aussi dans celui de l'enseignement dans le cadre de la clinique juridique, en troisième année de Licence de droit.


Une séance en faculté de droit avec de la peinture et de la rigueur


Travail préparatoire


Il faut préciser avant toute chose que nous avons passé du temps à préparer cette première séance test de deux heures. Dilara Dadbin a proposé un véritable protocole, un document support de la réflexion pour expliquer sa démarche aux étudiants, montrer des exemples de représentations artistiques qui ont marqué son travail, conçu un document expliquant les différents matériaux, formes, textures et gestes pouvant être mis au service de la création artistique. Contrairement à ce qu'une personne extérieure au processus pourrait penser, il ne s'agit donc pas d'une improvisation mais d'un véritable dialogue entre l'art et le droit.


Nous avons pensé ce format pour des groupes de 15-20 personnes environ et pour un format de 2h. Dans le contexte particulier de la clinique juridique, il faut rappeler qu'au second semestre les étudiants et étudiantes travaillent sur la mise en place d'une campagne de sensibilisation aux vulnérabilités des personnes et des territoires. Ainsi, ils doivent réfléchir à la nécessité de faire évoluer le droit ou le rendre plus accessible au grand public et/ou au public de personnes concernées par la vulnérabilité. C'est à partir de ce contexte particulier que la séance de 2h a été conçue.


Répartition du temps


La répartition du temps pour les 4 groupes s'est faite ainsi :


  • 15 minutes de présentation par mes soins de la démarche, de mon choix d'intégrer cette séance dans la clinique et de l'intervenante.

J'ai bien expliqué aux étudiants et étudiantes qu'il s'agissait d'une expérimentation et que je voulais leur permettre de réfléchir à la précision du langage juridique par le prisme de l'art. Que le langage me paraissait constituer un pont commun entre ces deux rives qui paraissaient à première vue si éloignées.


  • 45 minutes de présentation avec échanges par Dilara Dabdin.


L'intervenante a expliqué qu'elle avait réalisé un cursus en droit en France, exercée en qualité de juriste avant de se consacrer à un travail artistique. Elle a expliqué aux participants qu'elle utilise le droit comme une source d'art. J'ai alors été marquée par la concentration des personnes. Pas de téléphone, d'ordinateur ouvert, des yeux ronds et des visages à l'écoute de l'autre. Première petite victoire ! On est ensemble...





Une belle question sera posée dans un groupe par une étudiante : "Est-ce qu'il y a d'autres personnes qui font votre métier ?" Nous nous regardons avec Dilara. L'étudiante a compris qu'il s'agit d'un processus novateur mais qu'il peut conduire à une reconnaissance professionnelle. C'est certain, le travail de Dilara doit être professionnellement reconnu ! Je profite alors de cet instant pour montrer aux apprenants que les métiers du droit sont à réinventer et qu'ils et elles seront les acteurs décisifs de ces changements.



  • 1h consacrée à la présentation des méthodes artistiques et à la représentation des problématiques soulevées par les thématiques choisies par les étudiants et étudiantes.

Avant la séance, nous avions synthétisé dans un tableau partagé toutes les thématiques sur lesquelles travaillent les étudiants et étudiantes. L'intervenante a ainsi pu réfléchir en amont à ces thématiques sur le fond.

La question de l'inceste, de l'orpaillage, de l'intégration des personnes en situation de handicap, de la protection des personnes déplacées... autant de thématiques variées et sensibles qui appellent dernière une problématique générale, plusieurs sous-problèmes à identifier.



L'intervenante a ainsi demandé aux étudiants d'utiliser des textures, des gestes, des couleurs pour illustrer à la fois le problème posé par leur sujet mais aussi la solution qui pourrait être apportée.


Exemples de production choisis par l'intervenante


Les travaux des étudiants et étudiantes sont très variés, marqués par leur sensibilité, leur sujet ou leur regard sur l'art. Voici quelques illustrations choisies par l'intervenante et sa présentation de l'intervention.





Bilan


Le +


J'ai rarement perçu une telle concentration de la part de mes étudiants et étudiantes. J'ai aussi été très surprise de leur intérêt même lorsqu'il n'était pas sensibles à l'art abstrait, certains ayant verbalisé ce manque d'intérêt. Il y a eu un grand respect d'ensemble pour le travail que nous leur proposions et la démarche. Je dirais que 99% des participants ont joué le jeu ! Le plus beau moment : "Madame, la séance est déjà finie ! ? Mais non s'est passé trop vite ". Quoi qu'il en soit, la démarche est pleine de promesses car elle permet le dialogue.



Le -

Il est difficile d'évaluer la portée d'une telle expérience. Avons-nous réussi à transmettre cette nécessité de la précision de la langue, de l'expression, en droit comme dans l'art ? Quelles peuvent bien être finalement les répercussions intellectuelles de cette démarche créatrice ?









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