• Ruth Sefton-Green

L’espace virtuel plus sécurisé et/ou égalitaire ?

La salle de classe affecte l’échange pédagogique et les conditions d’aisance de ses participants. Le concept de « safe space » ou zone neutre permet aux personnes « habituellement marginalisées » de se sentir en sécurité, protégées des agressions verbales jugées violentes, ou « offensantes » lorsqu’elles sont physiquement dans une salle à l’université. Mais que se passe-t-il dans les salles à distance ?





Ce billet est proposé par Ruth Sefton-Green, Maitresse de conférences, Ecole de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne)


Tout enseignant sait que la configuration matérielle de la salle de classe affecte (positivement ou négativement) l’échange pédagogique et les conditions d’aisance de ses participants. Le concept de « safe space » ou zone neutre, développé en Amérique du Nord, permet aux personnes « habituellement marginalisées » de se sentir en sécurité, protégées des agressions verbales jugées violentes, ou « offensantes » lorsqu’elles sont physiquement dans une salle à l’université.. Le phénomène culturel de « safe space » est intimement lié à l’épineuse question de la liberté d’expression en cours. Est-elle suffisamment, excessivement ou insuffisamment protégée ? Tout dépend du point de vue. Notons que les controverses qui en résultent ne sont peut-être pas, ou n’étaient pas, de la même actualité topique dans l’enseignement supérieur en France qu’en Amérique du Nord et d’autres pays anglophones. L’expression de « safe space » est évidemment métaphorique, mais nulle métaphore n’est neutre.

Creuser la métaphore de « safe space » : qui est (plus) sécurisé en salle virtuelle ?


La reconfiguration de la salle physique en salle virtuelle, change-t-elle les modalités de l’interaction et si oui, dans quelle mesure ? Voici mon hypothèse à tester. D’aucuns suggèrent que le partage virtuel sur les réseaux sociaux, devenu un comportement habituel pour certaines personnes, a pu avoir un impact sur le ressenti des étudiants et a pu être un des facteurs causales pour faire reconnaître le besoin d’un espace sécurisé en présentiel. Cette évolution pourrait-elle avoir un impact, comme effet boule de neige, pour transformer la relation entre enseignants et étudiants, de la même manière que la (re)configuration de tables et de chaises peut transformer la dynamique du groupe ? Je me pose donc la question de savoir si le même phénomène se produirait, par renversement de rôles, lorsqu’une salle de cours tangible devient virtuelle avec l’enseignement à distance. Nous, participants, serions-nous mieux protégés, plus en sécurité, derrière l’écran, qu’ensemble dans la salle ? La parole va-t-elle se libérer plus facilement si les acteurs se sentent plus en sécurité ? Quid de la situation lorsqu’on pratique l’enseignement hybride ? Le renforcement du sentiment sécurisé en salle virtuelle, va-t-il affecter les relations hiérarchiques entre enseignants et apprenants ?


La sécurisation renforcée des étudiants


Parlons d’abord de retours d’expérience de l’enseignement à distance pratiqué pendant la première période de confinement et sur lequel nous avons un peu de recul. Nous sommes plusieurs à constater que les étudiants se sentent plus à l’aise pour métisser la langue parlée et écrite à travers le « chat » et se sentent plus libres pour s’exprimer dans ce nouveau langage hybride. Ce métissage de l’expression écrite et orale, qui semble donner un sentiment renforcé d’anonymat et de sécurité aux étudiants pendant les cours, a fait développer une nouvelle forme de langage, qui semble aider à diminuer la peur de se ridiculiser devant les autres camarades.


Regardons ensuite la situation pour jauger l’aisance (ou non) de l’expression des étudiants lors des évaluations orales à distance. N’ayant que rarement pratiqué les oraux en présence, je ne peux pas comparer les situations en présentiel et distanciel. Je précise que mes scrupules à tenir les oraux en présentiel sont fondées sur une conviction que l’épreuve orale en présentiel tête-à-tête (un/e seul/e enseignant/e et un/e candidat/e) est une épreuve potentiellement susceptible d’abus, à savoir susceptible de produire une violence hiérarchique, au moins silencieuse, si ce n’est pire. Cette violence hiérarchique potentielle existe, puisque de même que l’anonymat de copie écrite garantie d’impartialité, la configuration d’être dans la même salle, sans témoin tiers, pourrait ouvrir la porte à la partialité, à travers le biais implicite. Néanmoins, j’ai fait le choix pédagogique d’organiser des oraux à distance après la première période de confinement. J’ai donné les dix sujets qui seraient tirés au hasard en avance aux étudiants et je les ai autorisés à apporter le plan et leurs notes de cours, pour bannir le spectre de l’apprentissage par cœur. Des consignes précises sur les attentes et objectifs de l’examen, relatifs au contenu et à la forme ont été diffusées sur l’ENT.


L’écran fait écran


J’ai pu constater que les étudiants qui ont travaillé et qui maitrisaient le cours ont pu vraiment se mettre en valeur et je dirais que les notes étaient probablement supérieures, dans leur ensemble, que si j’avais organisé un examen écrit. On pourrait m’accuser de comparer l’incomparable, mais j’ai eu l’impression que l’oral à distance donnait aux étudiants l’opportunité de donner le meilleur d’eux-mêmes. Par chance, personne n’avait de difficulté numérique. J’ai pris soin de mettre les étudiants impressionnés à l’aise et paradoxalement beaucoup étaient, au contraire, plus à l’aise qu’en présentiel, car l’écran fait écran, autant littéralement que symboliquement. Par-là, je veux suggérer que l’oral à distance crée un nouveau type d’espace sécurisé.


Un nouveau sentiment « d’insécurisation » chez les enseignants ?


Toutefois, lorsqu’on arrive à l’enseignement hybride, conservons-nous ce nouvel espace sécurisé où les étudiants se sentent plus à l’aise pour s’exprimer et y a-t-il des conséquences potentiellement néfastes ? Coté étudiant, cette impression se confirme, comme d’autres l’ont déjà décrit, puisque les étudiants se sentent plus libres de s’exprimer à travers le chat, qu’ils soient présents en cours ou à distance. De plus, il est arrivé récemment que les étudiants se sentent libres, dans cet espace virtuel sécurisé, de rediffuser un cours en le partageant à travers les réseaux sociaux. Cette facilité de la rediffusion par le « partage » renforce la position de pouvoir des étudiants. Côté enseignant, la scène se complique, car étant conscient d’être filmés, notre liberté de parole est, sans doute, affectée. La captation de nos mots et la possibilité de les diffuser plus rapidement à travers les réseaux sociaux nous oblige à être encore plus attentifs quant à leur impact. Certains se sentent donc moins à l’aise, de peur que leurs propos soient manipulés à travers la rediffusion. Paradoxalement, un nouveau déséquilibre s’installe, si les étudiants s’expriment plus librement, à travers le chat à distance ou en hybride, les enseignants, se sentent-ils moins libres, par peur de répercussions éventuelles ? Au lieu de polariser cette dichotomie dans des controverses galvaudées – pour ou contre la liberté d’expression ; pour ou contre l’enseignement numérique – réfléchissons sur le renversement, ou mutation hiérarchique, produit par l’enseignement numérique. De fait, plus des participants aux cours ont, ou peuvent avoir, la parole, plus cela semble altérer le rapport de pouvoir « classique » entre enseignants et étudiants. L’espace virtuel reconfigure donc les positions au pouvoir de ses acteurs et transforme la relation entre les participants, en créant une certaine latéralité ou un nouvel équilibre.


Il est sans doute trop tôt pour pouvoir se prononcer sur le point de savoir si l’espace virtuel est plus sécurisé – renforcé pour certains, diminué pour d’autres ? – mais il est certain que la reconfiguration, voire la disparition de tables et chaises avec le distanciel, a changé la donne, peut-être, espérons-le, pour promouvoir une relation plus égalitaire.


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