• Ruth Sefton Green

Expérience du coaching pour les doctorants-enseignants peu expérimentés

Dernière mise à jour : juin 23

À travers cet article, Ruth Sefton-Green partage son expérience de l'accompagnement d'enseignants et d'enseignantes débutant cette délicate mission de transmission du droit. La mise en place d'un coaching permet ainsi un échange bienveillant et constructif aussi enrichissant pour l'enseignant débutant que pour l'enseignant accompagnant.






Ruth Sefton-Green, Maîtresse de conférences, École de Droit de la Sorbonne, Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne)


Il est largement admis que l’on confère aux chargés de travaux dirigés (TD) une mission lourde : assurer les TDs qui permettent aux étudiants de comprendre et d’assimiler les notions-clés, techniques et raisonnements juridiques de matières fondamentales, afin de maitriser les bases des connaissances en droit, alors que ces enseignants ont peu, voire aucune, expérience pédagogique. C’est pourquoi j’ai décidé d’initier une formation, lors du parcours doctoral de l’École Doctorale de Droit de la Sorbonne, afin d’encadrer et d’épauler des doctorants-enseignants peu expérimentés dans ce passage doublement initiatique : et pour eux, en tant qu’enseignants, et pour les étudiants en tant qu’apprenants du droit.


Le coaching était offert sur la base du volontariat pour les doctorants étant déjà engagés dans l’enseignement, quelle que soit l’année de leur parcours doctoral. Même si je ne donne plus de TDs moi-même, j’ai une longue expérience d’enseignement sous forme de séminaires interactifs en M1 et M2, ainsi que de cours magistraux en L3 et M1. Ce système m’a donc permis d’observer des TDs donnés depuis la Licence 1 jusqu’au Master 1 dans des matières très diverses. Mon intuition étant que, quel que soit le statut et le format de nos enseignements, nos expériences pédagogiques, qui nous rapprochent, sont sous-exploitées. Après une première séance de briefing pour entendre et partager les difficultés rencontrées en TD et examiner les attentes et besoins des doctorants, j’ai mis en place un système de binômes, en essayant de mélanger à la fois la discipline enseignée et le domaine de recherche de chaque duo. Ensuite, les binômes sont allés observer le TD l’un de l’autre, alors que je suivais les TDs de tout le monde. Enfin, une séance de debriefing et de rétroaction a été mise en place. Les binômes faisaient le feedback de leur visite, ce qui a permis de mutualiser les difficultés, réussites et expériences des uns et des autres. Ma contribution consistait en une synthèse commune, en soulignant les thématiques à creuser, en proposant des pistes multiples et possibles pour progresser. J’ai essayé de focaliser sur des consignes concrètes pour aider à améliorer certaines pratiques pédagogiques.


Que résumer et raconter de cette nouvelle expérience ? D’abord à préciser que l’initiative était bienvenue au profit de neuf doctorants. À l'exception de quelques visites aux TDs en présentiel lorsque cela devenait possible, la plupart des visites d’observation s’est faite par visio-conférence, ce qui rendait la présence du visiteur plus facile et plus discrète, car l’enseignant se sentait moins l’objet d’inspection et de jugement. L’entraide entre les doctorants plus ou moins avancés dans leurs années de thèse, a été une vraie source d’encouragement, de soutien, d’amitié (nouvelle et ancienne) et de transmission pédagogique. A la fin, nous avons tous appris, les uns des autres, autrement dit l’apprentissage horizontal s’est révélé extrêmement bénéfique. Ensuite, nous nous sommes rendus compte que certaines difficultés pédagogiques que nous avons vécues cette année en enseignant pour la plupart en distanciel, c’est-à-dire par visioconférences en direct, ont été aggravées. Deux en particulier méritent un développement.


La relation entre enseignant et étudiant : l’équilibre juste entre distance et proximité


D’une part, la relation entre enseignant et étudiant, sujet largement non-discuté à l’université française, est devenu encore plus complexe et délicate, compte tenu des difficultés personnelles que vivaient et subissaient nombreux étudiants cette année universitaire : un plus grand isolement social, une absence d’échange en présentiel entre les camarades et entre étudiants et enseignants, un sentiment de manque de soutien, une motivation décroissante… venant s’ajouter à l’incertitude généralisée que la pandémie nous apporte, angoisses personnelles, stress, désorientation, etc. Que peut faire l’enseignant peu expérimenté face à cette multitude de problèmes trop longs à énumérer et quel est son rôle ? Cette interrogation nous oblige à réexaminer les facettes multiples de la fonction d’enseignant : avoir la capacité d’écouter les étudiants, les rassurer, les motiver, tout en étant obligé de les évaluer et noter, donc prendre de la distance par rapport à leurs vécus personnels pour juger les prestations et le travail fourni. Le coaching oblige les doctorants à explorer les dimensions multiples de leurs relations avec les étudiants et à affirmer leur position : il ne s’agit pas, à mes yeux, d’une question d’autorité, mais bien de positionnement. Comment être sensible, bienveillant et à l’écoute, tout en étant capable d’objectivité, de distance mesurée et de partialité équitable ? Je ne prétends pas apporter des recettes : le fait d’en discuter et d’échanger nous a permis à tous de réfléchir sur ces finalités ; de s’approprier les moyens de réflexivité ou d’auto critique. La critique constructive des paires, et de moi-même, ont consolidé un sentiment de sécurité, qui nous a tous aidé à progresser.


L’interactivité favorise l’implication des étudiants


D’autre part, il me semble que l’enseignement distanciel a confirmé la nécessité de rendre accessible le contenu, c’est-à-dire les connaissances juridiques, du cours. Ici, le but recherché est l’interactivité, qui favorise l’implication des étudiants. Comment être sûr que les étudiants nous suivent lorsqu’on ne peut pas vraiment les voir en chair et en os ou bien froncer les sourcils, ou bien constater leurs visages illuminés par la compréhension ? Comment rendre les TDs plus dynamiques pour mettre en pratique l’apprentissage actif, pour que les étudiants comprennent, en plus de simplement apprendre ? Ici, l’échange de procédés s’est avéré particulièrement utile et fructueux : observer comment font les autres pour s’adapter et s’apercevoir que plusieurs méthodes et pratiques fonctionnent : que l’enseignement est un vaste programme d’ajustement et d’expérimentation prospective. Il me semble que si les doctorants nouveaux enseignants ont tendance trop souvent à se lancer dans un monologue, c’est par imitation. L’une des très grandes difficultés que rencontrent les chargés de TDs est la masse - trop importante - de connaissances juridiques à transmettre. L’avantage de l’enseignement à distance est de se rendre compte que l’enseignement magistral fait partie d’une panoplie de pratiques pédagogiques, et qu’il n’est pas toujours le meilleur, ni le seul, car trop statique. Les visites d’observation ont permis aux doctorants de voir que leurs difficultés sont partagées, ce qui est rassurant. Cet échange de procédés leur ont permis de comprendre qu’il existe des innovations pédagogiques à découvrir, par exemple, au lieu de « faire cours » par monologue, la discussion maïeutique, en forme de questions et réponses, qui peuvent, ou non, être préparées en avance par l’enseignant, a aussi des vertus appréciables, en instaurant une dynamique plus interactive entre enseignants et étudiants. A ce propos, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, nous avons remarqué que la discussion maïeutique fonctionne aussi bien en distanciel qu’en présentiel, si ce n’est pas mieux en distanciel, car les étudiants se sentent en plus grande sécurité chez eux et donc osent davantage (sur ce point voir également l'article suivant).


En somme, cette brève initiation dans la formation pédagogique m’a montré que le fait de pouvoir accompagner les doctorants, sur ce grand chemin de la vie qu’implique l’enseignement, fait partie d’une autre construction aussi enrichissante qu’on tend à ignorer : celle de la transmission intergénérationnelle.


Mes remerciements sincères aux doctorants qui ont partagé cette découverte avec moi.

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